Laurane Cremese est ostéopathe à Lyon 8. Chaque semaine, elle reçoit entre 5 et 10 personnes victimes de violences. Face à ce constat, elle décide de rejoindre l’équipe de praticiens de VIVO, afin de ne pas rester seule face à ces situations révoltantes. Parallèlement à leur consultation d’ostéopathie, elle propose un accompagnement pluridisciplinaire grâce au réseau de l’association, basée dans le bâtiment Medicina à Lyon 8. Coordinatrice en médecine de ville, VIVO défend en effet un véritable projet de santé au cœur d’un maillage de soins pour aider les personnes qui en ont besoin. Ce dernier peut être médical, thérapeutique et juridique selon les situations.

Laurane, pourquoi avoir épousé le projet de l’association VIVO ?

Je me suis rendue compte dans le cadre de mon activité d’ostéopathe que j’avais un certain instinct pour repérer les problématiques de violence. L’analyse détaillée des conséquences psycho-corporelles engendrées sur les victimes est un réel indicateur d’état de stress post-traumatique. Par exemple, des douleurs corporelles associées à des symptômes plus généraux de type troubles digestifs, hormonaux ou encore du sommeil.

Ayant chaque semaine une petite dizaine de mes patients qui sont ou ont été victimes de violences, j’avais besoin d’un réseau de confiance pour pouvoir les orienter vers d’autres praticien.ne.s présentant des spécialisations complémentaires. Malheureusement, tout seul on ne peut pas tout faire, et par chance, cela s’est fait très naturellement avec VIVO. C’est une réelle chance de pouvoir travailler en équipe avec des professionnels bienveillants sensibilisés et formés à cette problématique complexe et épineuse.

De votre côté, comment expliquez-vous ce fameux instinct ? Comment vous êtes vous sensibilisées et formées par rapport aux problématiques de violence ?

C’est sans doute par l’expérience et l’analyse de ma propre histoire que j’ai développé un instinct pour repérer rapidement les signes de violence. Parallèlement, je me suis beaucoup intéressée aux violences psychologiques et physiques durant mon cursus afin de peaufiner ma formation. Étant empathique et observatrice par nature, j’ai eu la possibilité d’affiner mon outil diagnostic face aux injustices en accompagnant les autres dans leur parcours de reconstruction.

Les exemples sont multiples, mais j’aimerais citer la prise en charge de la sphère gynécologique en ostéopathie. Il faut savoir que cette zone est abordée de manière très théorique et anatomique dans nos formations et reste malheureusement tabou lors de sa mise en pratique. On entend régulièrement des cas d’ostéopathes critiqués voire attaqués pour avoir traiter cette zone. En expliquant mal les raisons pour lesquelles ils manipulent le bassin par exemple, ils pourraient ajouter un stress sur une zone particulièrement réceptive aux problématiques de violences sexuelles. La sphère gynécologique a pourtant une importance tout à fait singulière pour le bien-être des femmes et l’ostéopathie est un outil exceptionnel pour en traiter les troubles.

Les formes de violences sont multiples et concernent aussi bien les hommes que les femmes. J’ai à cœur de traiter tout le monde de manière égale et libérer la parole des hommes victimes en leur créant un espace de confiance. Il serait donc capital d’intégrer une sensibilisation aux violences dans les enseignements afin de ne pas en ajouter, tout en informant les patient.e.s de nos compétences dans ce domaine et ainsi lever le tabou.

J’ai donc multiplié les lectures afin de parfaire mes connaissances dans ce domaine. Je prends notamment en exemple les travaux de Martin Winckler, auteur féministe et engagé dans la non violence des soignants.

Force est de constater que les thérapeutes peuvent être violents. Le consentement dans le soin n’est en effet pas toujours bien clair et la confiance patient/thérapeute n’est pas innée. Aller chercher cette confiance est donc une partie essentielle de mon travail pour que la personne soit actrice de son soin. Qu’elle sache par exemple pourquoi je réalise une manipulation et où je vais placer mes mains. Je n’ai clairement pas envie d’ajouter de la violence et de maintenir un état de stress alors que ma vocation est d’apporter du bien être à mes patients.

Je cherche vraiment à changer les codes de la médecine basés sur le dogme “patient/savant”. J’ai envie de rééquilibrer cette balance, cela commence par créer au sein de mon cabinet un environnement de soin accueillant, rassurant et confortable. Lorsque je sens qu’une personne a subi une violence, ma communication se doit d’être suggestive et non dirigiste pour qu’un dialogue efficace s’installe.

Vous avez un statut un peu hybride d’ostéopathe mêlé à cette écoute singulière. Comment fonctionnez-vous pour détecter des violences parmi vos patient(es) ?

Pour débuter la consultation, je commence toujours par un entretien préalable d’une quinzaine de minutes qui peut facilement durer davantage. Ce temps de discussion avec la personne est très important et peut déjà me donner quelques indices. Je vais la questionner sur tout ce qui peut l’impacter, c’est-à-dire les aspects corporels très évocateurs (sommeil, maux de tête, maux de ventre, antécédents chirurgicaux, etc), psychologiques et sociaux. Cela me donne ainsi une bonne vision à l’instant T de son état et je peux d’ores et déjà cocher ou non de nombreuses “cases” en termes d’indicateurs de violences.

Actuellement, il y a débat au sein des médecins généralistes sur le fait de poser systématiquement la question des violences dès la réception d’un nouveau patient. Pour ma part, je ne la pose pas systématiquement car cela peut brusquer la personne dans son parcours. Le but n’est pas de brûler des étapes de reconstruction sachant qu’un état de mal être profond n’est pas à exclure. Je vais plutôt la laisser s’exprimer naturellement, et me mettre à l’écoute des indicateurs corporels si je suspecte un événement traumatique. La parole peut très bien se libérer chez elle lors des consultations suivantes. Amenant ainsi la question des violences. Toutefois, ma porte d’entrée thérapeutique reste le biais corporel. Associé à une écoute psycho-émotionnelle, on arrive ainsi à travailler sur des problématiques de somatisations d’états émotionnels profonds : c’est la libération somato-émotionnelle en ostéopathie.

Comment dirigez-vous vos patients vers l’association VIVO une fois que ces violences ont été révélées ?

Lorsque la personne m’annonce être victime de violences, je l’informe que je suis sensibilisée à cette problématique et formée à recevoir ce type de paroles. Je leur parle donc de VIVO et de son réseau d’accompagnement coordonné sur le plan thérapeutique, médical et juridique. Cela fortifie d’autant plus cette relation de confiance qui s’est installée entre nous. C’est rassurant pour moi de pouvoir compter sur une telle assise engagée contre ce fléau. C’est une équipe, ce n’est pas que moi. Je suis un maillon de ce parcours de soin. On peut alors passer à l’étape VIVO et je leur explique le fonctionnement de la structure, la coordination, et les praticien.ne.s qu’il serait souhaitable de rencontrer (sage-femmes, psychologues, hypnothérapeutes, sexologues, infirmiers, avocats, etc).

Propos recueillis par Mathieu Portogallo